Ségolène Royal dans la NR: "Quand on ironise, quand on déforme, je tiens bon"

Voici le texte de l'interview:
Propos recueillis par Hervé Cannet et Didier Monteil
L'envie d'être présidente de la République vous est venue comment ?
« Toute petite déjà ? Non, je pensais surtout à avoir mon bac. J'avais imaginé être présidente de l'Assemblée nationale en 1997. J'étais déjà une des plus anciennes députées. Il y a eu des sollicitations à ce moment-là : en tant que femme, que responsable politique socialiste… C'est peut-être un peu parti de là. Après, il y a eu l'étape des élections régionales qui a appuyé l'idée d'une éventuelle candidature. Et puis il y a une crédibilité qui s'est installée. Cela a été difficile à faire admettre. Parce que j'étais d'une nouvelle génération et que j'étais une femme. Jose Luis Zapatero me disait qu'à un moment, c'est l'opinion qui l'a imposé. Dans les adhésions à ma personne, la stature de présidente socialiste de Région compte. C'est-à-dire la femme qui est au contact des réalités. Tout est important… »
Comment expliquez-vous votre popularité ?
« J'incarne le changement, une autre façon de faire de la politique. Les gens sentent que ma motivation, ce n'est pas le pouvoir pour le pouvoir. Je ne suis pas dans une revendication de pouvoir personnel. Si je pensais que je ne pourrai rien faire de ce pouvoir, en clair cela ne m'intéresserait pas de prendre en charge cette mission. C'est une épreuve tout de même. C'est aussi une immense chance de recevoir cette confiance… Ce n'est pas non plus une aventure personnelle. Il faut savoir s'entourer, constituer un gouvernement. Les gens apprécient ma liberté de parole. »
Vous parlez d'encadrement militaire, de jurys populaires, d'ordre juste. Ce sont des idées iconoclastes ?
« Il y a une crise démocratique qu'il faut oser regarder. Ce n'est pas facile à dire. La crise est là, elle est latente, elle n'est pas du tout résolue. Mes idées viennent de loin. Par exemple, les jurys citoyens, j'ai été très surprise de l'impact : j'en ai parlé dès 2002, à l'Assemblée nationale. Il faut trouver des idées nouvelles dans le champ du débat public. Mais souvent, on n'a pas le temps de s'expliquer, et ces idées sont caricaturées. Il faut un cheminement pédagogique pour expliquer comment cela se passe. »
Mais ces derniers jours, vous avez donné le sentiment de faire marche arrière ?
« Non, je sais de quoi je parle. Quand je parle de jurys citoyens, cela se transforme en jury d'assises avec des punitions et tout… Cela n'a pas de sens. Le débat politique déforme les choses. Après il y a une phase d'explication. La phase pédagogique n'est pas une phase de recul, mais d'explication. Des gens seront tirés au hasard sur les listes électorales pour faire venir au débat public des citoyens qui en sont éloignés. Depuis, il y a des tas de remontées de mairies qui disent que cela existe déjà. J'ai appris que cela venait de démarrer à Cerizay (Deux-Sèvres)* : c'est le hasard complet. » « Même chose pour l'encadrement militaire. Je n'ai jamais reculé. Ce sont des tâches humanitaires, constructives. Ce sont des jeunes qui sont condamnés, on ne va pas les mettre en colonies de vacances. Il n'y a rien de choquant à cela. Ce sont des propositions qui ne tombent pas comme cela d'un chapeau ! » Jurys citoyens : “ J'ai lancé l'idée à l'Assemblée dès 2002 ”
Vous parlez de citoyens-experts : mais alors quel rôle pour l'élu ?
« J'entends les citoyens. Après, il faut évaluer la décision. La responsabilité politique, c'est de prendre des décisions, de les assumer et de rendre des comptes. C'est très moderne, et très utile de prendre le temps de parler avec eux. On le voit dans l'environnement. J'ai appris plein de choses dans les forums sur l'eau que je réunis en Poitou-Charentes. En écoutant les experts citoyens (ce ne sont pas des experts polyvalents) que sont les pêcheurs : ce sont les experts de ce qu'ils vivent et de ce qu'ils attendent. »
Le peuple aurait-il toujours raison ?
« Je n'ai pas la prétention d'être exemplaire sur tout. Je suis pour une mise en commun des bonnes pratiques. Le peuple est souverain en démocratie. Il n'a pas toujours raison : mais une fois qu'il a voté, il est souverain. »
Dans votre famille politique, on vous reproche une posture droitière ?
« Les problèmes ne sont ni de droite, ni de gauche, mais il y a des solutions qui sont de droite, et des solutions qui sont de gauche. Quand on remet la personne au cœur de la décision, c'est être socialiste. C'est aussi une position humaniste. »
Quelles solutions préconisez-vous face à la crise des banlieues ?
« Emploi, sécurité, éducation : ce sont les leviers sur lesquels il faut agir. L'État doit assumer ses responsabilités. Ne faut-il pas donner aux élus, appuyés sur les citoyens, les moyens de leur politique ? Vous vous rendez compte qu'à Clichy-sous-Bois, il n'y a toujours pas de commissariat de police. Déconcentrons, décentralisons. Est-ce que la politique de la ville doit être menée depuis Paris ? Même dans ma Région, je suis obligée d'aller négocier avec M. Borloo les contrats de rénovation urbaine. C'est quand même anormal. Il y a une formidable déperdition d'énergie. Ce n'est pas incompatible avec un État fort, parce que les gens veulent un État fort, qui assure la péréquation des moyens sur l'ensemble du territoire. »
Par exemple, dans l'univers carcéral ?
« Les prisons, c'est une situation indigne pour la France. C'est un domaine qu'il faut décentraliser, à condition de transférer les moyens financiers. On cible mieux les besoins de près, car on gaspille beaucoup moins les deniers publics. »
Quels moyens économiques aurez-vous pour appliquer le projet du PS ?
« Nous, nous faisons le choix du dialogue social. Entre les déficits publics, le déficit des comptes sociaux, le déficit du commerce extérieur, la situation économique n'est pas brillante : mais je crois qu'elle n'attend que de redémarrer. La France est plombée par le pouvoir en place. Les pôles de compétitivité, c'est une source de création d'activités, c'est une chance formidable. Cela fait deux ans, en Région, qu'on est l'arme au pied. Un État qui décide de faire avancer ce qu'il y a de meilleur dans le pays, il le fait. Le pilotage des politiques industrielles est extrêmement pesant et bureaucratique. On peut penser, comme la droite, que c'est le “ tout précaire ” qui fait avancer les entreprises. Mais je pense exactement le contraire : c'est la sécurisation des salariés qui les rend plus compétitifs et l'entreprise va mieux… Un pays qui se met en mouvement, qui reprend confiance en lui, déclenche une dynamique. »
Si vous êtes en situation, quelle serait votre priorité ?
« Ce qui va se passer pendant la campagne électorale sera déterminant. C'est à ce moment que se noue le pacte social avec les Français. L'impératif absolu, c'est l'éducation, c'est la priorité majeure. Le président de la République doit monter en première ligne. C'est là que tout se joue. Il faut que le pays sente une vraie mobilisation nationale. S'il faut des moyens, on les remettra. »
Vos adversaires vous décrivent comme dure, autoritaire, cassante ?
« Je ne pense pas du tout être cassante ; je suis exigeante. Ce n'est pas pareil. Peut-être y a t-il une dimension sexiste dans ce jugement. Est-ce qu'on dirait cela d'un homme qui exerce son autorité ? Je ne crois pas. L'autorité est absolument nécessaire. La critique la pire serait : elle ne fait rien. Et ça au moins, je ne l'entends jamais. Contrairement à ce qui est dit, je travaille très collégialement. Quand je suis arrivée à Poitiers, j'ai voulu comprendre, maîtriser la machine, et cela n'a pas fait plaisir. J'ai supprimé le clientélisme et les gaspillages. Quand ce sont les notables qui résistent, cela fait du bruit. Mais tous les gens qui sont contents des actions de la Région, c'est cela qui compte. »
Quel est votre regard sur Nicolas Sarkozy ?
« Je ne le connais pas personnellement. Cela ne m'intéresse pas de le juger sur le plan personnel. En politique, ce qui me choque le plus dans son comportement, c'est qu'il laisse penser qu'il a plein de projets, que les choses iraient tellement mieux s'il était à l'échelon plus haut, alors qu'il est au pouvoir. Pourquoi attend-il 2007 ? Il a une liberté de parole, mais la différence avec moi, c'est que lui est au pouvoir. Il a la responsabilité d'agir. Quand on a le pouvoir, on agit ! »
La campagne de 2002 n'avait pas été bonne : comment imaginez-vous la vôtre ?
« Une campagne, c'est mettre une société en mouvement. Le lien de confiance s'établit pendant la campagne. Les gens évaluent la crédibilité de la parole politique et les chances qu'elle a d'être tenue. « Quand on ironise, quand on déforme ce que je dis, je tiens bon… Je veux renouer ce lien, retisser la confiance : la République du respect que j'appelle de mes vœux englobe ceux qui ont le sentiment de n'être pas compris, de n'être pas écoutés. Voilà mon ambition. »
*Jean Grellier, maire PS de Cerizay (vice-président du conseil régional du Poitou-Charentes) vient de faire tirer au sort un jury citoyen de 150 habitants.